(AVEC PLANCHE) Notre intention n'a pas été de traiter d'une façon complète, dans ce court article, la question très importante et intéressante du bornage des territoires et domaines de l'Etat ou des Communes. Les cartes du cadastre, les Annales de Boyve (articles Bornes, limites, délimitation), la Mairie de Neuchâtel, par S. de Chambrier et d'autres ouvrages sont là pour renseigner ceux qui voudraient en savoir davantage. Notre but a été seulement de fixer quelques faits intéressant notre histoire et de conserver quelques récits relatifs à nos anciennes mœurs.Les pages qui suivent n'apprendront donc évidemment rien à ceux qui ont vécu de notre vie communale d'autrefois. Elles sont plutôt destinées à nos descendants. Nos vieilles coutumes, nos vieilles, traditions s'en vont peu à peu avec ceux qui les ont connues. En conserver le souvenir est notre devoir et notre plus agréable passe-temps; car l’histoire d'un peuple n'est que le résultat de tout le travail progressif accompli pendant le cours des siècles. C'est la seule raison d'être de cet article qui n'est qu'un mélange de souvenirs, d'observations et d'études personnelles, ou de récits qui nous ont été faits par de vieux neuchâtelois auxquels nous adressons ici tous nos remerciements, en particulier à M. Alph. Wavre. Tant mieux s'il soulève des discussions ou des remarques qui permettront d'éclaircir quelques points obscurs, de redresser quelques erreurs ou de compléter- quelques points de détail. Parmi les monuments plus modestes intéressant notre histoire locale, il faut citer les bornes de pierre, armoriées, sculptées d'emblèmes, de lettres ou de chiffres qui délimitent soit les domaines de l'Etat, soit les propriétés communales ou particulières, soit les territoires ressortissant à l'autorité ecclésiastique ou juridique, soit enfin celles qui fixent le périmètre d'un bourg ou d'une ville. En dehors des bornes romaines, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, car il n'en existe pas, que nous sachions, dans notre canton, les plus anciennes que nous connaissions sont celles qu'on peut appeler ecclésiastiques; elles servaient dans notre pays à marquer les limites des évêchés, mais nous ignorons si elles étaient sculptées aux armes des diocèses limitrophes. Dans ce groupe nous citerons, d'après Boyve, la Borne des Trois-Evêques, qui fut posée en l'an 1002, auprès du Doubs, à Biaufond, et qui séparait les Evêchés de Lausanne, de Besançon et de Bâle, ainsi que le Roc Mil Deux, près des Convers, roc qui fut considéré comme borne limitrophe entre les Evêchés de Bàle et de Lausanne. Ce roc servit plus tard, sans doute après la Réforme, à séparer le Comté de Valangin de l'Erguel. Boyve dit qu'on y sculpta la date 1002, mais, d'après nos renseignements, aucun de ceux qui ont escaladé ce roc n'a pu la découvrir. Peut-être a-t-elle été petit à petit effacée par le temps; peut-être a-t-on cherché une date en chiffres arabes, là où il fallait évidemment chercher une date en chiffres romains. La question reste donc pendante.Parmi les bornes qui fixaient les frontières de l'Etat, nous citerons, d'après Boyve (an 1260), la borne que Pierre de Savoie, selon les uns, Philibert de Savoie, selon d'autres, fit poser près de Chasseron, ou Roche blanche, pour séparer les baronnies de Grandson et du Val-deTravers. Elle portait, dit-on., d'un côté les armes de Savoie, de l'autre celles du Comté de Neuchâtel, et a joué un rôle important dans les débats de la nouvelle censière du Val-de-Travers.D'autres bornes, posées de Biaufond à la Côte-aux-Fées, marquaient la frontière entre la France et le Comté. Au dire de Matile 1, elles étaient encore en bon état en 1816, quoique les armoiries, surtout celles de France (fleurs de lis) eussent beaucoup souffert pendant la révolution. Signalons aussi les pierres, nommées Hautes-Bornes, entre le Gratteret et Lignières, pierres qui ont un certain intérêt, au point de vue de notre histoire locale. Elles séparaient le territoire de l'Evêché de Bâle du Comté de Neuchâtel. Elles ont été conservées jusqu'à nos jours pour délimiter un petit territoire dit de « franc-alleu » (affranchi de tout droit féodal), qui fut cédé en 1864 par l'Evêché au Comté de Neuchâtel et qui jouit encore aujourd'hui du privilège d'être affranchi des lods 2.
1 Armoiries et couleurs du canton de Neuchâtel. M. Tripet, page 66. 2 Voy. Boyve 16924, page 500. Echange fait entre l'évêque de Bâle et Henri d'Orléans, par lequel ce dernier donnait à l'évêque Miécourt et Collonges, près de Porrentrui, et recevait Lignières avec tous les droits qu'y possédait l'évêque. Comme la Seigneurie de Lignières avait plus de valeur que les deux Seigneuries cédées, l'évêque donna en outre au duc Henri la terre qui, entre la Neuveville et le Landeron, est séparée par le ruisseau nommé de SaintMaurice et le Ruz-de-Vaux. C'est ce dernier ruisseau qui servit dés lors de borne du côté de la Neuveville. Les terres qui sont dans ce détroit ne devaient, avant cet échange, aucun lod.
Nous nous proposons d'aller en prendre un croquis, sitôt le printemps revenu. C'est à l'obligeance de M. Alph. Wavre que nous devons ces renseignements. Faut-il considérer comme borne limitrophe politique le grand rocher, orné d'écussons, qui. forme près du Col-des-Roches, côté nord, la limite entre la Suisse et la France ? Il porte quatre armoiries en relief, disposées sur une seule ligne : 1. Ecusson de famille à trois chevrons; 2. Ecusson chevronné de Neuchâtel; 3. Jeanneret avec initiales L. J.; 4. Ecusson à fleur de lis, avec deux rosaces en chef. Trois dates sont taillées dans le roc. L'une, au-dessus de la série, a perdu son millésime; c'était vraisemblablement 1653. Les deux autres, gravées au-dessous, sont 1766 et 1819. Les écussons sont assez bien conservés; nous les avons dessinés en passant (contrôle de 1890), mais ils sont placés trop haut pour qu'on en puisse distinguer tous les détails. On trouvera dans Boyve aux articles Bornes, limites, délimitation (table des matières), tous les renseignements que l'histoire locale nous a transmis sur les bornages du Comté et en particulier sur ceux qui eurent lieu en 1659, page 100, et 1663, page 108. Parmi les bornes qui servaient à fixer les limites des juridictions des Châtellenies et des Mairies, signalons celles qui furent posées en 1559 (voy. Boyve, 1559, page 89), pour limiter la Mairie de Neuchâtel. L'une d'elles, citée dans l'ouvrage de Sam. de Chamhrier (page 23) 1, se trouvait encore au commencement de ce siècle, à Monruz, au bas du chemin dit « des Mulets ». Elle marquait la limite des juridictions de Neuchâtel et de Thielle, mais nous ignorons quel symbole elle portait.Quant aux bornes communales elles portent généralement les, initiales des communes intéressées, avec l'écusson de l'Etat.Des bornes, intéressantes à cause de leur ancienneté et des écussons qui y sont sculptés, sont celles qui marquaient la limite entre les Comtés de Neuchâtel et de Valangin 2.
1 Le passage de la Mairie concernant cette borne, est assez obscure. Boyve (1559, page 89), nous paraît fixer ce point. Il parle d'une borne de la Mairie à Monruz. 2 Voy. cadastre des forêts de l'Etat, par Guyenet, 1745. Communiqué par M. Maurice Tripet. D'après la date même (le trois d'entre elles, que nous avons dessinées, cette délimitation eut lieu en 1526. Il n'en existe plus qu'une dizaine de cette époque, espacées, souvent à de longs intervalles, sur la crête de la montagne, depuis Serroue sur Coffrane, en passant par le gibet de Valangin, le pré Louiset et le sommet de Chaumont, non loin de la table d'orientation, jusqu'à la Marquette, près de La Dame 1, où nous avons par hasard découvert la dernière en 1883, presque enfouie sous la mousse, et sortant à peine du sol. Elles portent d'un côté, l'écusson de Hochberg écartelé Neuchâtel, et. de l’autre, de Challant écartelé Valangin.Les trois bornes qui portent une date sont celles de La Dame, de Chaumont et des Quatre-Bornes sur Fenin 2. Celle du gibet de Valangin 3 est bien détériorée. Sans doute on s'en faisait un piédestal pour mieux voir les exécutions capitales qui avaient lieu a quelques pas de là. Deux autres bornes du même type, dont l'une très bien conservée, sont aux Pleines Roches, au-dessus de la route de Fenin, à la cote 783 (carte du Club Alpin). La dernière que nous ayons relevée à l'Ouest est située non loin de Serroue; elle porte le no 50.Les bornes intermédiaires ou qui ont remplacé celles qui ont été détruites, ne portent que les chevrons, avec ou sans date ou initiales de communes; elles sont datées du XVIIme, XVIIme siècle ou du XIXme siècle. Ce sont plus particulièrement des bornes forestières. Peut-être en existe-t-il d'autres, que nous n'avons pas retrouvées. La crête de la montagne est parfois couverte d'un fouillis inextricable où il est difficile de pénétrer (contrôle de 1892 avec M. W. Wavre) 4.Enfin viennent les bornes du Burgziehl sur lesquelles nous vous demandons la permission de nous arrêter un moment.Dans les anciennes villes, qui avaient les usages du droit germanique, comme la plupart de nos vieilles cités helvétiques, la protection, accordée aux habitants par l'autorité locale, chargée de veiller à la conservation du précieux dépôt des droits et franchises des bourgeois, ne s'étendait que jusqu'à certaines limites.
1 Contrôle de 1887. 2 Nous ne voulons pas dire qu'il n'en existe pas d'autres. 3 Situé à une demi-lieue à peu près de Valangin, au sommet de la montagne, au milieu de la forêt, ce lugubre gibet élevé en 1421, domine les gorges du Seyon et la route de Fenin. 11 ne reste plus aujourd'hui, sur la plate-forme où il était dressé, que deux bases de piliers carrés, et quelques tambours de colonnes gisant sur le sol. Voir pour figure et description « Recherches sur les maîtres des hautes-oeuvres, par M. Tripet, page 11. » 4 On a souvent pris pour bornes de simples blocs erratiques ou des rochers, qu'on a marquées ordinairement d'une croix. Il y en a beaucoup en certains endroits du pays; par exemple: le long du Ruau, de Cressier, à l'endroit dit la Pierre à Pierrette. Ces limites étaient indiquées par des bornes spéciales, appelées Burgziehl (limites du Bourg), nom germanique qui s'est implanté dans notre pays. Sur ces bornes, on sculptait en relief, comme symbole de la protection garantie aux habitants du bourg, une main dont le pouce, l'index et le médius étaient dressés, et les deux derniers doigts rabattus sur la paume; on dirait la main d'un homme qui prête serment 1. Tout ce qui était dans l'intérieur des limites fixées par ces bornes était sous la protection directe de la police municipale et les bourgeois y jouissaient de droits spéciaux. Au-delà s'étendait la banlieue qui échappait à l'influence directe de cette autorité, et tombait alors sous la juridiction du prince. C'est à cause de cette protection spéciale, que nos anciennes villes suisses s'étaient, pour ainsi dire, ramassées sur elles-mêmes, car au-delà des limites du Burgziehl cessait la protection de l'autorité locale. L'individu qui fixait sa demeure hors du Burgziehl était pour ainsi dire hors de la maison, séparé de la famille. Les bornes du Burgziehl étaient donc ainsi nommées parce qu'elles séparaient la ville de la banlieue ou suivant l'expression de Sam. de Chambrier, parce que c'étaient les « Bornes de la police municipale ». On les appelait primitivement boynes (du Bas-Lat. bodina, borne), d'où le nom de la Boyne, donné à un quartier de la ville, parce qu'une borne du Burgziehl se trouvait autrefois (elle existait encore vers 1850) à l'endroit où est actuellement la fontaine de la Boine 2. Ces bornes, dont la plupart existent encore aujourd'hui, sont d'un mètre environ de hanteur (Im,10 à Im,15), de forme carrée. Les unes portent sur la face qui regarde le bourg la main traditionnelle, sculptée en relief; c'étaient les bornes principales, les autres ne sont marquées que d'un B, sculpté en creux. A la partie supérieure sont tracées des lignes de démarcation, indiquant l'orientation des limites du Burgziehl. Des bornes à main, deux existent encore : l'une à l'intersection du chemin de Trois-Portes et de la route de la Main, l'autre sur la pente Nord du Crêt. Cette dernière est dessinée dans une ancienne vue de Neuchâtel (voy. planches Mairie de Neuchâtel) prise du Crêt, d'après un tableau que possède la famille de Merveilleux (Iconog. neuch., A. Bachelin, page 21). Elle porte la date de 1726, mais la main est évidemment arbitrairement dessinée, puisqu'elle a les cinq doigts levés, et qu'elle est mal tournée.
1 Il ne faut pas, nous paraît-il, confondre la main, sculptée sur les bornes, avec celle des sceptres dits « mains de justice », dans lesquels la main est le symbole de l'autorité judiciaire. 2 Voy. aussi le lieu dit Boynoz, à la frontière des cantons de Neuchâtel et de Berne. Il s'y trouvait une borne limitrophe, qui existe peut-être encore aujourd'hui. Parmi les bornes sculptées d'un B, nous en avons retrouvé trois sur les cinq qui devaient exister : l'une au Petit-Pontarlier, derrière la propriété de Pury, un peu à l'Est de la trouée du Seyon; la seconde, aux Parcs, près de la maison qui porte le no 38; la troisième, au Vieux-Chàtel, derrière la propriété DuPasquier (anciennement Gallot).Voici donc, d'après les bornes que nous avons retrouvées (contrôle d'avril 1892) quelles étaient les limites, du Burgziehl. Partant de la borne à main qui est à l'intersection du chemin de Trois-Portes et du chemin de la Main, à l'occident de la ville, nous arrivons, en marchant du Sud au Nord, à une borne marquée a l'Est d'un B et située au Nord de la propriété de Pury, presque au-dessus, de la trouée du Seyon, sur le chemin du Petit-Pontarlier l. Ici l'orientation des deux lignes de démarcation est Sud-Nord d'une part, Nord-Est de l’autre. En suivant cette dernière direction, nous arrivons à une troisième borne, marquée à l'Est comme la précédente d'un B, et située sur le chemin des Parcs, près de la maison no 38. Ici la ligne de démarcation, orientée d'abord Sud-Est, s'incline directement à l'Est. Cette dernière ligne nous conduit à la borne de la Boine remplacée aujourd'hui par une fontaine. Cette borne, qui portait une main sculptée, ayant disparu, nous ignorerions dans quelle direction étaient tracées les lignes de démarcation, si un vieux plan de Neuchâtel, dressé en 1861 par M. L. Mayor-Déglon, ingénieur, ne nous les faisait connaître. De la Boine, les limites du Burgziehl suivaient la route de Saint-Jean et celle des Sablons, jusqu'auprès du passage sous-voie de la gare. Nous supposons que les deux cotes, marquées sur le plan au nO 72, l'une à, l'extrémité de la propriété de Saint-Jean, à l'issue du chemin du Tertre, l'autre à l'issue de la ruelle Vaucher, du côté Nord de la voie ferrée, étaient autrefois des bornes; mais nous n'avons pu les retrouver 2. De la borne qui terminait le Faubourg des Sablons, la ligne de démarcation devait être au Sud-Est, cette direction nous conduisant tout droit, en passant par le crêt Taconnet, à travers la propriété Jeanjaquet, jusqu'à la borne du Vieux-Châtel. Cette borne, située derrière
1 Il existe en cet endroit deux bornes à une cinquantaine de pas l'une de l'autre. La seconde ne portant aucun signe caractéristique, ni ligne de démarcation, notas ne la comptons pas parmi les bornes du Burgziehl. (Contrôle de 1893.) 2 Contrôle de 1893. Si ce n'étaient pas des bornes nous ne voyons pas pourquoi elles seraient marquées du même no. 72 que les autres bornes du Burgziehl. la propriété DuPasquier, porte un B à l'Ouest, et comme ligne de démarcation Nord-Est, puis Sud. En suivant cette dernière direction, nous arrivons à la borne à main, posée sur la pente Nord du Crêt entre les deux rampes qui donnent accès sur le monticule. La date de cette borne (1726), indiquée dans la vue de Merveilleux citée plus haut, existe-t-elle encore ? Nous n'avons pu nous en assurer, vu que la pierre est en grande partie ensevelie dans le sol. Si, par suite de l'agrandissement de la nouvelle route du Crêt, agrandissement qui menace la partie Nord-Est du monticule, celle borne devait disparaître, nous prierions le Conseil communal de bien vouloir la faire déposer au Musée historique. Telles furent, jusqu'au milieu de ce siècle, les limites du Burgziehl, limites qui actuellement seraient celles du territoire même de la commune. Parmi les privilèges de toute ville ayant, comme Neuchâtel, les usages du droit germanique, nous trouvons en premier lieu le droit de port-d'arme, et en outre, chez nous, celui d'avoir une milice bourgeoise indépendante de celle du prince 1. Ce droit est personnifié par le banneret, dont la statue se dresse, comme emblème concret, sur l'une des fontaines du bourg (Neuchâtel, Landeron) 2. En second lieu, le droit d'être affranchi de la juridiction du prince (car les habitants du bourg sont envisagés comme libres), c'est-à-dire d'avoir l'entière direction et administration de la police dans la ville et sa mairie. L'emblème concret de ce droit est représenté par la statue de la justice, placée sur une autre fontaine du bourg (Neuchâtel, Boudry). A Neuchâtel, le Burgziehl avait donc sa juridiction propre et son autorité propre. L'administration de la ville et bourgeoisie y appartenait: 1. Au Conseil appelé les Quatre-Ministraux, composé de neuf membres; quatre maitres-bourgeois, dont deux nommés pont- l'année et deux pour l'année suivante, se succédant comme maitres-bourgeois en chef de six en six mois, un banneret, deux maitres des clefs et un secrétaire de ville, auxquels il faut ajouter un procureur de ville; c'est le Conseil exécutif. 2. Le Petit Conseil, composé de vingt-quatre membres, cours de justice civile et criminelle, et.3. Le. Grand Conseil ou Conseil des Quarante, qui forme, avec le précédent, le Conseil général. Tous les trois ans les bourgeois de Neuchâtel, dans quelque localité du canton qu'ils habitassent, étaient convoqués pour entendre la relation que leur faisait le banneret sur les événements qui pouvaient les intéresser ou sur les affaires qui méritaient une décision
1 Nous lisons dans un mandement de réforme de l'année 1686, l'article suivant (Boyve 1686, page 262, n. 30). Tout homme depuis l'âge de 16 ans jusqu'à 60, sera tenu de porter son épée en allant au prêche ou au plaid, et les officiers, greffiers et sautiers seront tenus d'y porter le manteau et l'épée. Cette ordonnance ne tarda pas du reste à être abolie. 2 Les statues érigées sur les fontaines, paraissent avoir été, du moins en partie, les emblèmes des droits des bourgeois. (c'est comme dans les Landsgemeinde), et tous les six ans, sous le nom de Générale bourgeoisie, ils élisaient à la majorité des voix, le banneret 1. En troisième lieu, le droit au marché (jus fori rerum venalium), c'est-à-dire le droit de vendre et d'acheter librement sur la place publique ce qui leur convient 2. Ce droit devint la liberté de commerce, qui fut finalement étendu à toute la Principauté. Et comme droit spécial la vente et l'abri, fixation très basse du prix du vin et du grain, dont les propriétés des bourgeois de Neuchâtel étaient imposées, dans quelque partie du pays que fussent situées les propriétés. En quatrième lieu, le droit de pratiquer librement les métiers et industries et de se grouper en corporations, sans qu'il puisse être porté atteinte à la propriété foncière ou mobilière soit d'une de ces corporations, soit d'un habitant. En cinquième lieu, le droit assuré aux bourgeois, demeurant en ville ou dans le reste de l'Etat, de ne pouvoir être incarcéré pour fait de crime, saris le consentement de l'autorité communale et ailleurs que dans les prisons de Neuchâtel. Dans l'intérieur, du Burgziehl, le domicile du bourgeois est inviolable, sauf l'autorisation spéciale des Quatre-Ministraux qui ne la donnent pas à la légère.Cette inviolabilité semble même s'être étendue au domicile d'un bourgeois de Neuchâtel habitant momentanément dans une autre commune. Le petit récit suivant confirme ce fait 3.Il y a plus de soixante ans, la Vénérable Classe, quelque peu assoupie sur son trône séculaire, fut prise d'inquiétude en présence d'actes d'indépendance qui accompagnèrent le réveil religieux de 1830. Ici c'était un ecclésiastique prêchant en temps ou hors de temps; là un laïque qui, usurpant les fonctions sacerdotales, se permettait de présider un conciliabule; là encore un pasteur étranger célébrant la cène dans un cercle intime. Les mots de « dissidence » ou « d'église indépendante
1 Voir pour renseignements plus complets. 1. Mémoires de Grandpierre. Les bourgeoisies, page 82. 2. Essai statistique sur le canton de Neuchâtel, Zurich, 1818, page 78 et seq. et Mairie de Neuchâtel.2 Voy. par exemple: Boyve 1672, page 167. Difficultés de la Seigneurie avec les bourgeois de Neuchâtel au sujet de la régale du sel. Le gouverncur d'Affry fait droit aux réclamations. 3 Voy. aussi Boyve 1688, page 267. Différend entre la ville et la seigneurie de Neuchâtel au sujet de l'emprisonnement d'un bourgeois, et page 268, au sujet d'un bourgeois de Neuchâtel, le sieur Thellung, résidant hors du Comté. de l'Etat » n'avaient pas été prononcés, mais ils étaient dans l'air. Pour en finir avec un cauchemar qui devenait de jour, en jour plus importun, la Classe, secondée par l'Etat, recourut à des mesures de rigueur. L'une de ces mesures fut d'interdire à tous ses ressortissant, de célébrer d'autres cultes que ceux qui étaient indiqués par le programme officiel. Pour empêcher toute méprise à ce sujet, elle décréta que le culte domestique, dans une maison pastorale ou autre, ne serait tenu que par le chef de famille et ne réunirait que les gens du logis. On rapporte à ce propos que le bruit s'étant répandu qu'un prédicant étranger s'était installé à Bôle, dans la maison de campagne du professeur Pétavel, et y tenait des cultes, le grand sautier y fut expédié avec mission de s'emparer de la personne du dit prédicant. Le maître de la maison, fort de sa bonne conscience (il était de ceux dont la maxime est: obéir, sauf à protester), accueille très gracieusement l'imposant envoyé, et tandis qu'il lui fait les honneurs du logis et lie conversation avec lui, le prédicant (Félix Neff ?) s'évade par une porte de derrière. Comme le professeur P. racontait l'aventure à des amis, ceux-ci lui répondirent à peu près en ces termes : Préoccupé de la bourgeoisie Céleste, vous avez quelque peu oublié vos droits de bourgeois de Neuchàtel. Au lieu d'ouvrir votre porte, vous n'aviez qu'à poser, depuis votre fenêtre, la question : « Messieurs les Quatre vous ont-ils autorisé à vous présenter ici ? » 1 On raconte aussi qu'un certain Charles-Aimé Borel, neuchâtelois proscrit de 1831, fut impliqué dans l'attentat de Darmès qui eut lieu en 1840 contre la vie de Louis-Philippe. Borel jugea prudent de revenir dans la principauté; il sollicita sa grâce, qui lui fut accordée moyennant qu'il prêtât de nouveau serment. Mais à la demande de la France, Borel, saisi par l'ordre de l'Etat, fut extradé, au mépris des droits des bourgeois. Là-dessus, grande rumeur en ville, remontrance auprès du souverain contre le renouvellement de pareils actes. Cette démarche des bourgeoisies eut pour résultat l'ordonnance du 12 juin 1815 qui interdit l'extradition d'aucun Neuchàtelois, sauf cas prévu par les concordats fédéraux. 2 Du reste Borel n'avait pas tardé à être relàché par le gouvernement français.
1 Récit de M. W. P.2 Voy. a) Mémoires politiques de L. Grandpierre, page 366 ; b) Frédéric de Chambrier. Mensonges historiques. page 148. Neuchâtel eut-il jamais le droit de battre monnaie, nous ne le croyons pas. Ce droit semble avoir été réservé au prince. Jusqu'ici du moins, nous ne connaissons aucune monnaie spéciale à notre ville.Mais si, comme nous l'avons dit, le Burgziehl était plus spécialement sous la protection de l'autorité locale, ceux qui l'habitaient étaient aussi plus particulièrement sous leur surveillance et sous l’œil vigilant de la police municipale. Les incorrigibles, les perturbateurs de l'ordre public, les habitués de la javiole (violon), ceux qui se rendaient coupables d'insolences, d'injures ou de voies de fait répétées contre la personne d'honorables citoyens, pouvaient être expulsés pour quelque temps hors des limites du bourg. C'est pour ce dernier fait qu'Abram Monneron fut, en 1607, banni pour trois mois hors du Burgziehl (voy. Musée neuch. 1880, page 25). Mais il y a plus. Ceux qui demeuraient en dehors du Burgziehl ne pouvaient prétendre aux revenus des corporations de métiers, ni de celles qui sont appelées Rues, revenus dont jouissaient paisiblement ceux qui habitaient à l'intérieur.Voici un fait curieux qui confirme ce que nous avançons. Quand le maître-bourgeois Gallot construisit, vers 1833-34, sa maison du Faubourg, il se trouva que la plus grande partie du bâtiment était en dehors des limites du Burgziehl. De là contestation an sujet de l'admission du maitre-bourgeois dans les associations nommées Rues, et dans les corporations. Pour rester dans la règle qui exigeait que le domicile du candidat fût dans les limites du Burgziehl, M. Gallot choisit comme chambre à coucher et cabinet de travail la partie de la maison qui regarde le couchant et qui est juste en deçà de la ligne de démarcation fixée par la borne du Crêt et celle du Vieux-Chàtel. Ainsi fut tranchée la difficulté.D'après un autre récit, que nous a fait M. Alph. Wavre et qui nous parait plus probable, le maitre-bourgeois Gallot, qui venait de bâtir sa maison, s'étant présenté à l'assemblée de Quasimodo pour tirer son marron 1, dut faire place et une discussion s'engagea pour savoir s'il était réellement ayant-droit, la majeure partie de sa maison étant en dehors du Burgziehl. Un membre de l'assemblée, évidemment un ami, demanda: « Où est-ce qu'il couche ? » « A l'angle S. 0. de la maison; en dedans du Burgziehl », fut-il répondu. L'ami, s'emparant de l'argument, le développa avec tant d'éloquence, qu'il emporta le plus 2 de l'assemblée.
1 On ne connaît pas l'origine de ce nom. 2 La majorité.
A sa rentrée dans la salle, M. le maître-bourgeois apprit avec plaisir que la difficulté avait été tranchée en sa faveur. Dans notre jeunesse, la borne de la Boine, la seule à laquelle les passants prissent garde, parce qu'elle était la plus en vue des trois, avait une mauvaise réputation. C'est là, nous disait-on, qu'on coupait autrefois la main aux blasphémateurs ou à ceux qui injuriaient ou maltraitaient leurs parents. Sans doute qu'avec le temps, la signification de la main, sculptée sur la borne, s'était obscurcie ; on en avait fait un objet de frayeur mystérieuse et salutaire pour apprendre aux enfants à respecter les auteurs de leurs jours, les cheveux blancs et la religion. Je me souviens toujours d'avoir éprouvé, quand j'étais enfant, un frisson de malaise, en passant près de la dite borne; on la regardait du coin de l’œil ; on croyait entendre, souvenir aujourd'hui évaporé, les cris du malheureux à qui l'on retranchait brutalement une partie de lui -même. Pourquoi ? Pour une parole trop leste. Combien resterait-il de mains à nos gamins d'aujourd'hui ? Ces vieux restes d'un passé déchu succombent un à un sous l'influence égalitaire de notre époque. Si nous tenons à en conserver le souvenir, c'est pour faire mieux comprendre à nos enfants ce qu'ils ont perdu d'une part, ce qu'ils ont gagné de l'autre. Alf. GODET. |